Un jour, j’ai juste eu le temps d’avoir 18 ans, et je suis partie. Paris et moi avons entretenu pendant deux ans une relation affreusement baudelairienne, semblable à un ténébreux orage traversé çà et là par de brillants soleils. Deux ans, c’est long lorsqu’on repense à tous ces moments dont on est sortie complètement rincée. Même si les soleils étaient tout de même assez éclatants pour laisser leur marque claire sur les trottoirs sombres.
Un jour, je n’ai même pas eu le temps d’avoir 20 ans, je suis repartie. Je voulais être vieille, ne manquer de rien, et manquer à quelqu’un. J’avais envie d’appartenir à cette caste privilégiée, les vrais voyageurs […] qui partent pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons. Je n’ai pas réussi. Il est bien plus facile d’avoir un ballon à la place du cœur lorsque, d’autant plus délicieux qu’imprévu, vient vous rejoindre ce que vous avez laissé derrière vous à regrets. Par bonheur, le reste du temps, Toronto était la plus belle des occasions de me révéler moins idiote que je ne l’aurais cru.
Un jour, j’ai eu le temps d’attendre d’avoir 21 ans, avec l’impatience et les faux-semblants des gens envieux à en crever, et je suis arrivée à Tours. Presque un hasard. J’aurais aimé que la ville soit vierge et inconnue, j’aurais aimé avoir le cœur joyeux d’un jeune passager qui n’attend rien et espère tout. Je n’ai pas réussi, pas tout à fait, et je me suis sentie bizarrement étrangère sur les pavés inégaux de la rue du Grand Marché.
Alors j’ai fait l’étrangère. J’ai fait comme à Toronto.
Pont Saint Symphorien
J’ai marché dans les petites rues tortueuses du vieux Tours, qui n’ont pas le moindre point commun avec les larges avenues américaines. Au verre de la modernité démesurée s’oppose le poids de l’histoire. Les petites bâtisses irrégulières du centre-ville tourangeau exhibent leurs colombages centenaires. Le bois et les pierres polis, érodés, creusés, marqués par les ans, ont une saveur délicieusement vintage.
Au détour des ruelles, de petites places vides et ombragées font une pause dans l’urbain. Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Ailleurs, je suis impressionnée par le nombre de restaurants, cafés, salons de thé, bars et glaciers dont les terrasses ensoleillées sont prises d’assaut.
Le musée des Beaux-Arts et ses jardins
Le soir, l’odeur des frites grésillantes des kébabs se mêle à celle, douceâtre, des bières britanniques sirotées entre amis. Lorsque les secondes ont été bues, les estomacs vides se précipitent sur le réconfort chaud et salé qu’offrent les premières. Tours bruisse alors des conversations caquetantes au volume sonore proportionnel au taux d’alcool dans le sang. Cela finit souvent en marches titubantes et haut-le-cœur, mais cet enthousiasme est résolument contagieux.
Cathédrale Saint Gatien
Plus au sud, les balcons de l’hôtel de ville fleurissent derrière les jets d’eau de la place Jean Jaurès. En suivant les boulevards, j’arrive devant les jardins Léonard de Vinci, comité d’accueil de tous les voyageurs SNCF de passage à Tours. Les brioches cèdent sous les doigts et fondent dans la bouche. 90 centimes nature, 1 euro avec des pépites de chocolat noir qui laissent de petites traces sombres sur le papier clair. Se retenir de tout manger d’un seul coup, attendre, faire durer le plaisir de la mie chaude aux pointes de fleur d’oranger.
Place Jean Jaurès
Au milieu des quartiers plus résidentiels, le jardin des Prébendes, ses pelouses bien entretenues et son gravier ocre dans lequel on distingue les traces parallèles laissées par les poussettes. Les parents squattent les bancs verts, espérant probablement que la braillante progéniture se fatigue assez pour s’endormir le soir venu sans discuter. Le soleil dessine à travers le feuillage des grands arbres des formes changeantes sur les pages de mon livre. Cent Ans de Solitude. Belle ironie.
Photo du jardin des Prébendes : Jardinoscope
Mais finalement, le moment que je préfère, c’est le matin. Relevant à la fois d’une avarice chronique et d’un programme de musclage d’arrière-train intensif, la décision de faire le trajet à pied jusqu’à l’IUT au lieu de prendre le bus m’amène à emprunter les chemins du bord de Loire. Le soleil des matinées d’automne frappe presque horizontalement la statue de François Rabelais, fierté Tourangelle qui a donné son nom à l’université. Rebondissant sur les eaux peu profondes du fleuve, accrochant la pierre du pont Wilson que j’aperçois au loin, me forçant parfois à détourner le regard, il achève de me convaincre, s’il en était encore besoin, que Tours est une ville charmante sous les derniers sursauts de l’été.
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
Le pont Wilson, vu du pont Saint Symphorien
Les photos non créditées sont les miennes, les vers sont de Charles Baudelaire (L'Ennemi, L'invitation au voyage, Le voyage).



Please leave a message