Mercredi 8 février 2012 3 08 /02 /Fév /2012 00:04

C’est beau. Tu peux pas comprendre. » La phrase claque comme un coup de cravache au-dessus des boxes, cinglante, blessante, atteignant profondément la fierté de Gracieuse. Gracieuse qui, comme son prénom ne l’indique absolument pas, est une femme nerveuse, constamment au bord d’un accès de rage, interprétée par Marina Hands avec une violence qu'on ne lui connaissait pas. Elle est palefrenière, vient d’arriver dans les écuries de Franz Mann, où l’on entraîne des chevaux pour les compétitions de dressage. Et cette remarque, si méprisante, qui lui est adressée par la fille de la propriétaire des écuries, cavalière professionnelle, contient toute la trame de Sport de filles. Car il est peu de chose qui cristallisent aussi bien les rapports de classe que l’art, et l’esthétique. Les classes sociales ont chacune leur notion du « beau », qui se définit moins par rapport à leur goût que par rapport à leur dégoût du goût des pauvres. Si Gracieuse ne peut « pas comprendre » pourquoi c’est beau, c’est parce que c’est une ouvrière. Une pauvre ouvrière de rien du tout, échouée chez les nantis -et pas n’importe lesquels, non, ceux de la pire espèce : ceux qui montent à cheval.


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Si Gracieuse se retrouve là, c’est parce qu’elle s’est fait avoir par sa précédente patronne, qui lui avait promis une jument et l’a finalement vendue à quelqu’un d’autre. La propriétaire de l’écurie Franz Mann, très intéressée par les terres du père de Gracieuse, embauche cette dernière contre une promesse de vente (il est d'ailleurs amusant de constater que cette femme d'affaire est incarnée par Josiane Balasko, aka l'actrice de gauche par excellence). Et c’est autour de ce rapport complètement déséquilibré que se construit le film de Patricia Mazuy. Avec une étonnante habileté, la réalisatrice dépeint quelque chose que l’on considère au mieux suranné, au pire disparu : la lutte des classes. Et tout ce qui va avec. La honte du père paysan d’abord, ce père qui reste digne malgré les ventes successives de ses biens, malgré l’argent qui manque pour mettre du chauffage. Cette honte constante, tellement diffuse qu’on ne la perçoit presque plus tandis qu’il ravale ce qui lui reste d’honneur. La rage de la fille ensuite, cette rage de s’en sortir, de ne pas reproduire le schéma du père, de ne pas sombrer. Une rage qui la dessert souvent (le personnage de Gracieuse est proprement insupportable), mais qui la pousse aussi à ne pas donner seulement ce que l’on attend d’elle.


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C’est là que Sport de Filles trouve son second ressort narratif : le dépassement de soi, l’abnégation, le travail acharné. En cela, le film pourrait être rapproché du Black Swan d’Aronofsky. Natalie Portman en danseuse étoile poussait son corps à bout, dès le matin, tirant, étirant, écartant, musclant, tournoyant pour atteindre la perfection. Marina Hands en cavalière d’obstacle convertie à la discipline si rude du dressage fait sensiblement la même chose, s’entraînant des heures et des heures pour arriver, enfin, à ce moment ultime où tout semble suspendu et simple. Sur une scène ou sur une carrière, les deux athlètes ne poursuivent que ce but, cet instant de grâce, grimaçant sous la douleur et l’effort. L’une allant jusqu’à se tordre les chevilles, l’autre répétant inlassablement sa reprise à voix haute, les yeux écarquillés pour ne pas s’endormir. Et si la quête d’absolu permet de s’élever, la chute n’en est généralement que plus rude.


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Parce que la passion peut être porteuse, certes, mais aussi couper du monde. Gracieuse est incapable de communiquer avec ses semblables, trop obnubilée par ses chevaux et son idée fixe « d’aller au bout » avec l’un d’entre eux. « Tu n’aimes que les chevaux, pas les hommes », lui reproche l’un de ses collègues à l’écurie, et la jeune palefrenière serait bien en peine de le contredire. L’autre passionné qui ne sait pas s’y prendre, c’est Franz Mann lui-même, ancien cavalier renommé devenu entraîneur. Ne possédant rien d’autre que son talent, il est ligoté par la propriétaire d’une écurie qui porte son nom mais au sein de laquelle il n’est qu’un esclave comme les autres, dispensant son savoir avec la faiblesse de ceux qui sont mécontents de leur sort mais ne font rien pour changer. Et Gracieuse et Franz, tout passionnés qu’ils sont, éructent, écument, vitupèrent, prisonniers de l’insoutenable incommunicabilité de leur être.


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Sport de Filles n’est donc pas un film sur les chevaux. Heureusement d’ailleurs, car c’est typiquement le genre de cinéma qui ne laisse pas un souvenir impérissable et le film de Patricia Mazuy comporte d’ailleurs des incohérences qui agaceront les cavaliers (en trois semaines, Gracieuse parvient à faire ce qui prend des années de travail acharné). Non, c’est bien plus que ça. Il y a le mélange des hommes et des animaux, des pulsions des premiers et de la force vive des seconds. Et, surtout, une réflexion politique extrêmement intéressante, toute entière résumée par l’employé qui tente de raisonner Gracieuse, de la convaincre de se satisfaire de ce qu’elle a (c'est-à-dire rien) : « c’est fini, l’époque moderne ». Oui, c’est fini le temps de l’ascenseur social, mieux vaut se trouver un « bon gars » et acheter des côtelettes de porcs au supermarché avec lui le samedi. Baisser les yeux et la garde, accepter, ravaler cet honneur qui s’amenuise sous les coups du mépris ordinaire. La réflexion aurait pu être extrêmement lourdingue, mais, parce qu'elle choisit de ne pas se concentrer uniquement sur ce thème, Patricia Mazuy la mène de façon pertinente et fine, prouvant avec son Sport de Filles qu'il est toujours possible de faire du cinéma social en 2012. 

Par Margaux
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