Vendredi 14 janvier 2011 5 14 /01 /Jan /2011 20:08

  ● Mathilde ressemble à Natalia Vodianova. Cela m’a toujours frappé, mais encore plus depuis que le mannequin russe a fait cette publicité pour le rouge de Guerlain. Mathilde donc, rejette ses cheveux blonds en arrière, ouvre ses grands yeux bruns et avoue en riant passer son temps à mater les gens sur Facebook. Elle dit ça avec un air un peu honteux, en se couvrant la bouche de ses longs doigts, et on finit par en rire. On finit par en rire.

Elle sait qui sont mes ami(e)s au Canada, les français(e)s du moins. Elle me dit que j’ai l’air proche d’une telle, qui commente beaucoup sur mon mur, qu’une autre a l’air sympathique. Elle me demande si je suis vraiment amie avec celle-ci, parce qu’elle « [m]e parle mal » et a l’air « très auto-centrée quand même si je puis me permettre ». Mathilde, à 6221 kilomètres de moi, connaît toute ma vie et est même capable de distinguer les personnes dont je suis vraiment proche de celles avec lesquelles ça ne fait que semblant de coller. Et on en rit toujours, et elle me dit qu’elle se sent vraiment geek. Moins que moi sûrement, puisque l’inverse n’est pas possible. Sur le profil de la jolie blonde, je n’apprends rien que je ne sache déjà. 

 

  ● Et puis il y a ce type dans mes contacts, qui appartient à la catégorie super honteuse des « barely known » (ceux qui n’ont pas accès à mes photos hahaha)(oui, je classe mes contacts dans des groupes ultra pointus qui ont chacun des privacy setting différents) et qui poste toutes les trente secondes un truc sur Twitter ET sur Facebook pour demander l’avis des gens ou parler de lui. Il hésite sur l’application à télécharger pour créer son propre agenda, cherche un bon restaurant, cherche des contrats à signer pour son boulot, un appartement, un partenaire pour une croisière. Et surtout, il utilise Foursquare. Je sais donc que tous les vendredis, vers 20h30, il va faire du sport près de Davisville park. Je sais qu’il va bruncher chez Cora le week-end et qu’il prend des crêpes fourrées. J’attends juste de savoir qui il baise, où, et comment.

A.K. just checked in @la table de sa cuisine with Pamela on Sunday afternoon en brouette thaïlandaise.

 

  ● Et puis il y a mon cousin de 13 ans, peut-être 12, peut-être 14, qui est torse nu sur sa profile picture. Une photo prise devant un miroir, avec le flash de l’appareil photo qui cache la moitié du petit torse pectoraux-free encore marqué par l’enfance, la jeunesse, le « pas encore », le « ça viendra ».

 

  ● Cette semaine, l’une de mes contacts a eu son permis, l’autre l’a raté. La première a conduit pour la première fois, la seconde le repasse dans trois mois. La première a décrit son premier trajet, elle a eu des difficultés au péage. Et puis quelqu’un a réduit son pare-brise en miette visiblement, déclenchant une explosion de colère canalisée grâce à un statut assassin. Enculé et plainte contre X.

 

● Et puis, au détour d’une conversation, il y a quelques temps déjà : « Sur la photo n°1 ça va, tu es plutôt jolie, ma préférée c’est la 2, tu as un beau sourire. Après j’aime bien la 5, tu n’es pas mal dessus. Mais celle-là n’est vraiment pas terrible. La 9 non plus d’ailleurs, tu n'es pas à ton avantage. Les autres ne sont pas top, je serais toi je changerais cette photo de profil ».

Il est inutile de se plaindre. Je mets en ligne mes photos, j'accepte donc implicitement que ceux qui y ont accès les regardent, en pensent quelque chose, me jugent en fonction et me trouvent laide ou pas. Tant pis pour moi si ces personnes me stalkent et passent leur vie à décortiquer mon profil. Même si je ne suis pas responsable de leur voyeurisme poussé, derrière il y a au moins mon consentement. Le nier serait de mauvaise foi.

 

La-vie-des-autres.jpg

 

  ● 

Tous les jours, la vie des autres envahit la mienne. Facebook est le nouvel élément indispensable de la reconnaissance sociale. Peu d’amis, manque de vie. Trop d’amis, superficialité. Ou réseau social en forme de carnet d'adresse, mais laissons les exceptions de côté si vous le voulez bien, et concentrons-nous sur l'immense masse majoritaire. L’activité facebookienne n’a, la plupart du temps, que deux buts principaux : montrer à toute sa communauté à quel point sa vie est meilleure que celle des autres et montrer à toute sa communauté à quel point sa vie est plus malheureuse que celle des autres.

Entrent dans la première catégorie tous les statuts à base de vacances, de soirées, de voyages, de déclarations d’amour ainsi que les photos qui vont avec, surtout celles où on est arrachés avec un shot de vodka dans la main ou celles, prises à bout de bras, où l'on embrasse l'amour de sa vie. La vodka, c’est hype. L'amour, ça donne envie. Entrent dans la seconde tous les statuts à base de rupture, de déboires avec les transports en commun, de citations dépressives ainsi que les « humeurs » exprimées par un petit nuage qui pleure ou s’énerve, parce que les gens te déçoivent.

Tous les jours la vie des autres envahit la mienne, et tous les jours j’envahis un peu la vie des autres. Il est de bon ton de critiquer cette surexposition, ces attentats à la pudeur quotidiens, ces invasions vulgaires, cet exhibitionnisme ambiant. Mais dès que cette liberté est restreinte, dès que j’ai le droit de regarder le statut et d’en rire mais pas de dire que j’en ai ri, que j’ai une réponse à la question mais que je n’ai pas le droit de la donner, que je souris en regardant une photo et que je dois garder mon sourire pour moi, dès que je ne peux pas faire ouvertement partie du monde de quelqu’un d’autre, c’est terriblement frustrant. Et ce d’autant plus que lorsque d’autres ont le droit de me faire subir la description par le menu de leur journée chez le coiffeur ou l'esthéticienne, j’hésite à liker un lien. Faire semblant de ne pas être là sur internet est bien plus compliqué que faire semblant de ne pas exister dans la vraie vie. Parce que les autres sont constamment là pour vous rappeler qu'eux n'ont pas ce problème et vous infliger le spectacle de leur personne et de leur existence, tellement plus intéressante que la votre.

  ● 


La-vie-des-autres-Martina-Gedeck.jpg

Das Leben der Anderen, Florian Heckel von Donnersmarck

Par Margaux
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