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Avant de regarder un film, le Saint Père a coutume de sortir toujours la même phrase. Les deux mêmes phrases en fait. D’abord, il hurle « JE PRENDS LE COIN », aka. la meilleure place sur le canapé. Ensuite, il se tourne vers moi avec un sourire goguenard pour me demander : « T’as pris ton bloc-notes ? » Car selon le Saint Père, il existe des films qui nécessitent que je prenne des notes pour comprendre ce qui s’y passe, notamment les films d’espionnage plongeant dans les méandres mafieuses d’organisations tentaculaires, dans lesquels les personnages changent dix fois de camp, meurent et ressuscitent, sont coupables puis victimes d’une machination puis de nouveau coupable. Et bien sachez avant toute chose que La Taupe est indéniablement un film à bloc-notes. La simple lecture du synopsis Allociné m’ayant laissée dans le même état qu’une équation du troisième degré (avec un affreux mal de crâne), je m’y attendais un peu. Et j’ai donc constaté que les histoires de trahison au sein des services secrets britanniques ont leurs raisons que la logique ne suit pas toujours.

Le MI6 en pleine Guerre Froide a en effet fort à faire. Suite à l’échec d’une mission en Hongrie, le responsable de l’opération est licencié et son fidèle adjoint, George Smiley, prend la porte avec lui. Mais un an plus tard, Smiley se voit rappelé par le gouvernement britannique, qui lui demande d’enquêter sur ses anciens collaborateurs. Une taupe soviétique se serait infiltrée dans les plus hautes sphères des services secrets de Sa Majesté, et Smiley se charge, dans une atmosphère lourde et tendue, de faire tomber les masques.

L’atmosphère, c’est peut-être justement ce qui rend le film de Thomas Alfredson si puissant. Une ambiance étouffée par les soupçons, les non-dits, les sous-entendus. Des regards furtifs ou appuyés, sans mots, sans suite, des gestes que l’on veut discrets mais qui se voient toujours. Même lorsqu’il s’agit de remettre discrètement ses chaussures sous une table. Parce qu’après tout il n’y a là, sous les costumes aussi impeccables que tristes des fonctionnaires du MI6, que des agents formés à tout voir et tout comprendre. Le climat de La Taupe est asphyxiant parce que ces hommes n’en sont plus vraiment, trop occupés à ficher, enquêter et écouter. Dans un environnement où personne ne se fait confiance, il n’y a plus de place pour les choses trop vraies. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mariage de Smiley est un pitoyable échec et si la seule relation sentimentale du film, bouffée de sentiments authentiques dans un océan de faux-semblants, est condamnée d’avance.
Thomas Alfredson réussit l’audacieux pari de faire un film magnifique avec une succession de plans bien moches. Les années 1970 ne sont pas vraiment celles que l’on retiendra dans l’univers de la mode et de la décoration. Mobilier défraîchi, pantalons côtelés, ignobles baskets blanches, tapisseries sales et intérieurs d’une tristesse à pleurer, La Taupe rappelle les heures les plus sombres des épisodes d’Inspecteur Derrick. Mais ce parti-pris est une reconstitution fidèle de la bureaucratie britannique de l’époque, et c’est précisément de cette laideur que naît l’ambiance du film. La mise en scène, fine et intelligente, joue constamment sur le hors-champ, isolant les personnages dans une pièce pour mieux souligner leur solitude dans la vie. Thomas Alfredson insuffle un rythme très particulier à un film somme toute très lent, promenant sa caméra sur des détails lourds de sens, alternant violence bruyante et silences suspendus.
La construction même de La Taupe est intéressante : tout le film s’articule autour de la fête de Noël du MI6, dont des bribes reviennent au fur et à mesure à la mémoire de Smiley. Alors que l’agent avance dans son enquête, que ses soupçons se confirment, il s’aperçoit que tout était déjà joué lors de cette soirée un peu surréaliste. Que sous l’effet de quelques verres et beaucoup d’inattention, les masques tombent brièvement, on se met à chanter l’hymne soviétique, à se regarder plus intensément, à déceler chez des menteurs professionnels la faille qui les perdra.

Si La Taupe fonctionne aussi bien, c’est également parce que derrière un système et une époque, il y a des personnages. Et comme chacun sait, les hommes ne sont pas faits pour appartenir à un système de rouages trop bien huilé. Un jour où l’autre, l’organisme vivant et ses pulsions reprennent le dessus, les âmes grises et blasées se souviennent qu’elles contiennent des hommes. Et tout part en vrille. Ces personnages sont ici remarquablement bien interprétés par un casting impressionnant. Colin Firth, Tom Hardy et Mark Strong prêtent leur charisme incroyable à des seconds rôles qui deviennent incontournables. Surtout, il est peu d’acteurs qui puissent se permettre de partir dans un monologue à tendance philosophique tout en étant filmés en très gros plan. Gary Oldman, méconnaissable avec sa nouvelle coupe de cheveux 70s (ce qui, vous l’aurez deviné, n’est pas un compliment) et ses lunettes assorties, est de ceux là. A l’instar de son personnage, qui passe du statut d’adjoint à celui d’enquêteur hors paire en deux heures, l'acteur est d’abord presque invisible et complètement muet, marchant vouté dans les rues londoniennes. Avant de passer lentement mais sûrement sur le devant de la scène, avec un talent aussi sobre qu’éclatant.
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