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« I was perfect »
C’est sur ces mots que s’achève le dernier film de Darren Aronofsky, Black Swan, clôturant 1h50 de recherche de perfection.

Recherche de perfection de cette danseuse étoile, Nina (Natalie Portman, sa classe et sa beauté en bandoulière), complètement consumée par sa carrière, mais surtout de la danse classique elle-même. Recherche de perfection dévastatrice car condamnée à rester au stade de recherche, ou, lorsqu’elle est atteinte, nécessairement mortifère, à l’image du personnage de Beth, ancienne danseuse évincée. Les danseuses se lèvent le matin en faisant craquer des os, tourner des articulations déjà mises à contribution la veille et encore le jour d’avant. En étirant des muscles tendus à se rompre, en explorant chaque jour les limites du corps humain. Orteils qui craquent, dos musculeux, bras à la grâce confondante, mais aussi épaules saillantes, clavicules apparentes, maigres genoux. Darren Aronofsky a une manière de montrer la chair, les os, le mouvement, de laisser glisser sa caméra sur des détails infimes, qui place le corps au centre d’un film dont l’histoire tourne pourtant principalement autour de l’esprit et de la psychologie. Ses plans sur ces pieds chaussés de pointes qui tournent au ralenti, se dressent, se posent, se redressent et se tordent jusqu’à l’extrême limite, sont indéniablement parmi les plus réussis. La danse classique n’est faite que d’équilibre précaire et d’extrême limite pour atteindre cette grâce et cette perfection.

Equilibre précaire et extrême limite du personnage principal également. Nina est le white swan, la « sweet girl » de sa mère (Barbara Hershey) affreusement envahissante, ancienne ballerine qui reporte sur elle toutes ses aspirations déçues. De ses peluches à sa boîte à musique en passant par ses petites culottes, Nina s’est arrêtée de grandir avant même d’avoir l’âge de mettre un verrou à sa porte. Sa mère est partout, tout le temps, apparaissant constamment sans qu’on l’ait vue venir, semblant surgir de l’ombre des couloirs. Elle porte en elle un double paradoxe. Le premier, celui de la figure à la fois bienveillante, qui s’inquiète pour sa fille bouffée par sa passion, mais qui d’un autre côté la pousse à ces excès en lui interdisant toute distraction. Le second parce qu’elle inflige à Nina le spectacle de ses échecs passés pour la pousser à réussir tout en jalousant cette réussite qu’elle n’a jamais eue.

La mère n’a en effet jamais été, comme Nina, choisie pour être la Swan Queen du Lac des Cygnes de Tchaïkovski. Nina a d’ailleurs bien failli ne pas l’être, puisque si la sweet girl n’a aucun mal à incarner le cygne blanc, le double de son personnage en revanche, le cygne noir, ne cesse de lui échapper. Comment être une redoutable séductrice, comment glisser, attirer, hypnotiser, lorsqu’on a passé sa vie à être timide, à douter, à accepter ? Le travail pour le rôle, la recherche du cygne parfait, entraîne Nina à la recherche de sa propre personne, et va la confronter à Lily (Mila Kunis), l’autre ballerine choisie pour la seconder. Lily et Nina, ou plutôt Lily versus Nina. La première incarne tout ce que la seconde n’est pas, et c’est dans ce duo que réside l’un des aspects les plus intéressants du film et de la réflexion sur la recherche de perfection. Là où la sweet girl possède une technique parfaite mais froide, Lily bouge de manière incroyablement hypnotique mais hasardeuse et imprécise. La discipline de fer du white swan s’oppose à la légèreté de son jumeau noir, qui se pointe au milieu des séances de répétition sans prendre la peine de s’échauffer. Mais c’est au moment où, enfin, leur compétition semble s'achever dans une alliance décisive contre l’omniprésence de la mère de Nina que cette dernière comprend enfin. La véritable opposition réside dans l’acquis, certes solide, indéniable, et tout à l’honneur de la sweet girl, mais néanmoins acquis, et l’innée outrageusement facile de Lily. Nina doit travailler pendant des heures et refuse de prendre une lichette de gâteau tandis que Lily croque allègrement dans un gros sandwich et peut se permettre d’écumer les boîtes de nuit de la ville. Cette réalité est perçue par Nina comme une iniquité, parce qu’elle est obsédée par des figures idéalisées (Beth et Lily), sans voir leurs faiblesses et leurs échecs. Sa propre quête passe donc par l’imitation, telle que la mise du rouge à lèvres de Beth (Winona Ryder, décidément abonnée aux rôles de magnifique dépressive) pour se donner du courage et de la personnalité, sans apprendre des erreurs de ses modèles (le parcours de Beth est pourtant bien tragique). C’est ce que la sweet girl perçoit comme une injustice cruelle qui la pousse dans ses derniers retranchements.
Aronofsky explore les derniers retranchements avec un savoir-faire remarquable. N’abandonnant jamais une perspective purement interne, il soigne sa plongée psychologique en construisant son film autour d’un crescendo qui ne s’essouffle pas. La première moitié de Black Swan est émaillée de plans angoissants, au détour d’une rame de métro. La seconde est émaillée de plans faussement rassurants avant que l’obscurité ne l’emporte définitivement. L’espace se fait plus étroit, la scène se vide, la lumière s’éteint. Le Lac des Cygnes ne se joue plus sous le feu des projecteurs mais bien en coulisses. La musique reste de Tchaïkovsky (d’ailleurs Piotr sache que je t’aime et vomis tes détracteurs)(petit clin d’œil en direction de Milan Kundera, qui m’a beaucoup déçue sur ce coup là), mais avec des arrangements plus sombres. Tous les personnages oscillent entre tutu blanc et tutu noir. Les petits rats se préparent, le rythme s’accélère, les costumes s’enfilent, les ellipses se font plus nombreuses, les danseuses s’échauffent, le piège se referme sur Nina, c'est l'heure de l'entrée en scène, de la prise de pouvoir somptueuse du cygne noir. Et le film s’achève sur un final grandiose et cette phrase tant attendue.
« I was perfect »
C’est vrai, mademoiselle Portman, vous étiez parfaite.
Et moi j'ai mis du temps avant de retoucher terre.

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