Il faut que je vous le dise. J’ai été infidèle. J’ai abandonné mon trajet Tours-Toulouse-en-passant-par-Saint-Pierre-Des-Corps-avec-dix-minutes-de-changement-à-Bordeaux pour lui préférer la voiture de l’Auvergnat. Car afin de rentrer en mon païs, ô Toulouse, pour les vacances de février, l’Auvergnat a proposé de me prêter sa C2. Oui, l’Auvergnat est un être totalement inconscient (la perspective de passer ses propres vacances à gambader parmi les rennes norvégiens en mangeant du saumon a sérieusement entamé ses capacités de jugement) qui n’hésite pas à me filer les clefs de son bolide pour deux semaines et plus de mille kilomètres.
Little Miss Sunshine, de Jonathan Dayton et Valerie Faris
Ce samedi 25 février, point de course jusqu’à la gare chargée comme un mulet, point de compostage, point de monstre pour m’empêcher de dormir, de voisins insupportables, de retards accumulés avec des remerciements pour notre compréhension ou de sandwichs dégueux et hors de prix. Ce samedi, armée de quatre sacs différents (quitte à avoir une voiture, autant en profiter et en mettre partout) et d’une clef rétractable, je me sentais PUISSANTE.
Sentiment qui a duré environ vingt secondes, jusqu’à ce que j’insulte une vieille qui m’empêchait de sortir de ma place de parking, que je pile pour laisser passer une poussette et que je me retrouve qué-blo au milieu des travaux du tram tourangeau.
Je suis passée par la charmante départementale 943, plongée dans un brouillard du meilleur effet (et j’ai même réussi à trouver la commande des feux anti-brouillards en moins de trois minutes)(trois minutes pendant lesquels j’ai fait des appels de phare, nettoyé le pare-brise, mis mon clignotant quinze fois et re-nettoyé le pare-brise, certes). La D943 est une route assez merveilleuse, sur laquelle radio Nova déclare forfait, Virgin radio crachote, France Inter est introuvable, France Info ne fait pas mieux et RTL2 marche à peine. En revanche, j’ai régulièrement croisé des panneaux indiquant des chèvres en promotion. Malheureusement je n’avais plus de place (rapport aux quatre sacs sus-mentionnés), et la chèvre fait parti de ces animaux qui ont l'air mignon en photo mais dont l'odeur efface subitement toute mignonnitude.
Le trajet Tours-Toulouse en voiture, effectué notamment au volant d’une camionnette de déménagement mit le Saint Père, s’accompagne obligatoirement d’un arrêt au MacDo de Limoges, histoire d’aller s’engraisser au Big Mac en raillant la cité de la porcelaine. Cette fois, seule et trop occupée à m'attarder sur des questions existentielles (le Big Mac ou le CBO ? Non mais y’a aussi les Wraps sinon. Et en hommage à l’Auvergnat, j’aurais aussi pu goûter les séries limitées au fromage d’Auvergne. C’est quoi le moins cher ? Non parce que si je choisis en fonction du moins gras je ne vais pas m’en sortir. Et je prends un dessert ? Non, c’est pas raisonnable. En même temps si tu veux être raisonnable, tu ne vas pas au MacDo. D’ailleurs, il est où ce p*tain de MacDo ?), j’ai lamentablement raté la sortie.
Les yeux brouillés par des larmes amères, j’ai vu s’éloigner un grand M jaune et un repas à 2 000 calories dans mon rétroviseur.
J’ai donc attendu une aire d’autoroute pour faire taire les cris de protestation de mon estomac. L’aire de la Porte de Corrèze fleurait bon la tête de veau et la campagne présidentielle, j’ai garé ma Ferrari, non sans avoir habilement évité un troupeau d’enfants beuglant à la sortie d’un Kangoo et le regard appuyé d’un mec en salopette. Car oui, les aires d’autoroute sont des endroits étranges où errent des types dégueux en salopette, généralement installés derrière le volant d’une camionnette non moins dégueu qui contient probablement des restes humains. C’est aussi un endroit où l’on retrouve, dans les toilettes, l’homme (ou plutôt la femme) à l’état de nature, jouant des coudes et ne pensant qu’à soi pour s’engouffrer la première dans une cabine puante.
Jean-Jacques Rousseau a probablement élaboré sa théorie du contrat social après avoir fait un tour sur une station de l’A9 à 13 heures pendant un chassé-croisé classé noir.
L’aire d’autoroute est enfin un endroit où, à l’instar des restaurants d’altitude, des brasseries parisiennes et des distributeurs de l’IUT de Tours, l’inflation rappelle les heures les plus allemandes des années 30. Une étude comparative des prix de la supérette et de la cafétéria m’ont vite appris que, quelle que soit l’option choisie, j’allais cracher ma thune. J’ai donc préféré la cracher dans des crudités que dans un trio de sandwichs qui collent au palais, bien trop semblables à ceux proposés par la SNCF. Revers de la médaille, il m’a fallu manger au milieu d’enfants gigotant devant des salades niçoises, courant entre les côtelettes de porc à 10 euros, balançant des bouts de lasagne, au milieu des couples s’engueulant par-dessus des mousses au chocolat industrielle (« on ne pourrait pas aller les voir moins souvent, tes parents ? »), pas si loin de mecs dégueux en salopette dégueu mangeant de la pizza probablement dégueu.
La suite de mes pérégrinations sur l’A20 ressemble à n’importe quel trajet en voiture. On insulte les autres, qui ont tous eu leur permis dans une pochette surprise, en s’appuyant sur les plaques d’immatriculation pour développer un régionalisme de mauvais goût (mais est-ce de ma faute si dans le 82 on n’est pas fait pour tenir un volant ?). On ronge son frein derrière deux camions qui se doublent parce que l’un roule à 90 et l’autre à 92. On se fait doubler par un mec qui ralentit après son dépassement. Quand on est atteint de nanisme comme moi, on se démet une épaule à chaque péage. Et la radio ne passe pas mieux dans le Lot que sur la D943.
Death Proof, de Quentin Tarantino
Je tiens tout de même à souligner que j’ai passé plus de cinq heures dans un habitacle en respectant les limitations de vitesse (rien à voir avec le prix du carburant, nononon) et sans manger les financiers au citron cuisinés avec amour et rapportés avec non moins d’amour à la B. Family (le fait de les avoir mis dans le coffre y était peut-être pour quelque chose).
Enfin, j’ai retrouvé mon périphérique, ma sortie Purpan, mon portail vert et mon frère, aussi blond mais plus grand que la dernière fois, qui s'est jeté sur moi avec toute la fougue et l'élan d'un jeune frère vénérant sa vieille soeur (revoir Chemo est toujours l'occasion de rebooster ma self esteem)(cela fait une moyenne avec ma soeur, qui n'en a strictement rien à foutre).
Et c’est là, soudain, que je l’ai vu. Il est d’ailleurs incroyable que je ne l’ai pas vu plus tôt, apposé sur le pare-brise de la vaillante C2.
Je suis chez moi, à Toulouse, dans la ville de la meilleure équipe de rugby française. Et je roule dans une voiture avec un autocollant de l’ASM Clermont-Auvergne.
EDIT : dimanche matin (enfin... dimanche à 13h)(j'ai tendance à adopter des horaires à la Ju la Velue, faut que je me reprenne), le Saint Père a débarqué dans ma chambre aussi paniqué que Nadine Morano devant une émission culturelle. Il n'y a pas un autocollant ASM Clermont-Auvergne sur la C2, mais deux.
"Tu vas vite fait me rentrer cette voiture dans le jardin avant qu'on m'incendie la maison"










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